Il était une fois un petit îlet perdu dans les hauts de la Réunion, perdu dans le brouillard et le froid, et perdu dans l’ennui.
L’ennui faisait partie du quotidien mais pesait inlassablement sur ses habitants, tant et si bien que tout un chacun, et depuis le plus jeune âge, usait et abusait de substance psychotrope pour s’évader de cette torpeur contrainte. Les plus jeunes fumaient du zamal alors que leurs aînés préféraient le rhum, qui avait l’avantage de se trouver plus facilement dans le village.
Les hommes avaient pris l’habitude de se retrouver sous le grand tamarin de la place centrale, la seule place de l’îlet, pour boire du matin au soir, et du soir au matin.
Ils buvaient tellement que le village avait pris la dénomination de « Grand Coude », qui illustrait à la perfection le geste qu’ils reproduisaient heure après heure.
L’un d’eux, le plus écouté, sans doute le plus alcoolisé aussi, Jean-Luc, était un artiste de renom dans Grand Coude. Il fabriquait des sculptures en mosaïque, et avait même réalisé le chemin de croix de St Leu. Dans cette bourgade catholique, cet ouvrage lui avait valu sa réputation et le respect.
Jean-Luc était marié à Martine. Ils vivaient dans une petite case, ouverte à tout vent. Jean-Luc promettait à sa femme, depuis leur mariage –qui remontait à 13 ans – de clôturer la parcelle, pour empêcher notamment que leurs poules ne se fassent régulièrement croquer par les chiens errants et pour éviter que leurs vaches ne piétinent et ne mangent les salades du voisin. Désagrément à l’origine de tensions régulières entre les deux foyers.
Martine avait toutefois renoncé à en faire la demande à son mari et s’était résignée à vivre ainsi, dans sa case ouverte à tout va, avec ses animaux divagants.
Un soir, alors que Jean-Luc rentrait chez lui, saoul comme à son habitude, et qu’il regagnait son foyer pour mettre les pieds sous la table et critiquer le repas que lui avait préparé Martine, il fut surpris par une forme sombre le long du chemin.
Il s’arrêta, intrigué, et contempla une petite statue d’une trentaine de centimètres de haut, noire ébène, représentant un homme avec un sexe surdimensionné en érection. Il ne put s’empêcher de toucher l’organe et un frisson le parcourut tout entier.
Il sortit immédiatement de sa torpeur et se rendit compte qu’il faisait déjà nuit. Il remarqua qu’il avait faim, que Martine lui manquait, et pressa le pas pour rentrer. Il trouva sa femme dans la cuisine, et la trouva soudain si belle que son sexe gonfla. Il se rendit compte que cela faisait des mois, peut être des années qu’il ne l’avait pas touchée. Il passa derrière elle et l’enlaça. Martine, qui ne l’avait pas entendu arriver, lui qui hurlait à chaque fois qu’il entrait dans la pièce et trébuchait sur le perron, sursauta. Il pressa son corps contre le sien et ne bougea pas. Il frissonnait. D’un désir fou. Martine se rendit compte que son homme avait changé et qu’il était sobre, et fut émue de le voir ainsi, de le sentir contre elle. Elle se retourna et le tint serré jusqu’à ce qu’il se calme. Elle se déshabilla, puis lui, et ils restèrent ainsi. Peau contre peau. Sa peau brune contre celle de Martine, si blanche. Ses seins noisettes, qui ne retiendraient pas une brosse à dents, contre sa poitrine d’ébène lisse. Elle sentait sur lui l’odeur du foin, mail nulle trace de rhum. Elle le goûta de sa langue dans le creux que faisaient les tendons de son cou. Sur le lobe de son oreille. Il l’attira à elle et l’embrassa. Baiser qui en réclamait un autre en retour.
Ses bras se refermèrent sur son dos et il la caressa avec une infinie douceur, comme s’il découvrait le corps de sa femme. Ils se sentaient l’un à travers l’autre. Les mains de Jean-Luc descendirent et il plaqua les hanches de sa femme contre les siennes.
La passion s’empara d’eux et leur dicta le rythme auquel leurs corps allaient se répondre. Ils firent l’amour ainsi étendus sur le sol. Toute la nuit.
A l’aube, Jean-Luc se leva, et plutôt que de rejoindre les hommes du village sur la place, sous le tamarin, rejoint son atelier et prépara consciencieusement ses outils. Il tailla des planches, les mit en place, avec application et rapidité. Si bien que quand Martine se leva, émerveillée de sa nuit, elle vit que la clôture tant attendue était en place.
Elle s’approcha de son mari et lui demanda ce qui lui arrivait. Il lui raconta sa rencontre avec la statue sur le bord du chemin, ce demi-dieu au grand sexe, et l’y emmena.
Martine vit à son tour ce petit être au sexe immense et crut immédiatement au miracle. Les jours passaient et le couple baignait dans la félicité des dieux.
Un jour, quelques uns des hommes du village se rendirent compte de l’absence prolongée de Jean-Luc et se rendirent à son domicile. Ils virent la clôture et la ferme entretenue. Ils virent Jean-Luc, serein.
Jean-Luc leur sourit et en guise d’explication, les emmena sur les lieux de la statue. A sa demande, chacun des hommes, l’un après l’autre, la caressa. Et fut touché par la grâce, l’un après l’autre.
L’histoire fit vite le tour de Grand Coude si bien que tous les habitants changèrent. L’ennui laissa la place à la plénitude où chaque chose avait sa place et tout était cohérent, lié. Le culte du demi-dieu et de la nature remplit les êtres.
Même plus tard, bien plus tard, alors que Jean-Luc avait atteint un âge respectable, il parvint à toujours se tenir aux petits riens que lui avaient enseignés le demi-dieu, et qui avaient fait que sa vie avait gagné en profondeur. Il était parvenu à densifier son être.
Il s’attachait désormais à tout ce que Grand Coude pouvait offrir de particulier : une mante particulièrement religieuse qui passait son temps à prier, une araignée minuscule qui vivait dans une fente de sa case et utilisait toute sorte de débris pour se parer telle la Majesté des débris.
Cette petite bête devint son emblème, la promesse, qu’il avait faite indirectement aux villageois, qu’il fallait s’attacher à tout et surtout à l’infiniment petit.

écrite pendant un week-end kino, à Grand coude .
RépondreSupprimerD'après une idée de Jean Max Labonté et d'Aurélie Bocquet, rédigé par A. Bocquet.
Supprimerje le relis 14 ans après, il reste frais dans mon souvenir. Je devrais écrire plus souvent quand je suis touché.
RépondreSupprimerJe vois qu'il y a de plus en plues de vues, mais toujours aucun commentaire. Patience dans l'azur....
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